J’écoutais ce matin une intervention d’Alain Damasio. L’un des auteurs de SF francophones les plus exigeants. Pas le genre de type à manquer de profondeur de pensée.
Il confessait quelque chose d’inconfortable : en phase de recherche, quand il explore des idées, construit des univers, l’IA arrive à son niveau.
Il ne le disait pas avec amertume. Plutôt avec cette honnêteté un peu inconfortable de quelqu’un qui regarde une réalité en face sans trop savoir quoi en faire.
Et il rappelait quelque chose dans son intervention : la blessure narcissique collective. Ces moments où l’humanité entière se fait décentrer de sa propre histoire.
On en compte trois grandes.
Copernic.
La Terre n’est pas le centre de l’univers. Juste un caillou parmi des milliards d’autres. Premier choc. Première humilité forcée. Beaucoup de résistance.
Darwin.
L’humain n’est pas une exception bénie des dieux. On est un animal qui a bien tourné, c’est tout. Deuxième humilité forcée. Encore plus de résistance.
Freud.
On ne contrôle même pas nos propres pensées. Il y a un inconscient qui tire les ficelles à notre insu. On n’est pas vraiment maître chez soi. Troisième choc. Et une résistance qui dure encore.
À chaque fois, le même réflexe : nier, rationaliser, trouver de bonnes raisons pour lesquelles ça ne compte pas vraiment.
La 4ème blessure, c’est celle-là.
L’IA nous retire l’exclusivité cognitive.
Ce territoire où on s’était réfugié : « Ok, on n’est pas au centre de l’univers, on est des animaux avec un inconscient. Mais au moins on PENSE. Et ça nous appartient. »
Je l’ai ressenti moi aussi à ma modeste échelle. Le jour où j’ai soumis à mon IA une archi technique que je venais de passer trois heures à concevoir. En 40 secondes, il a identifié 3 angles morts que je n’avais pas vus. Et les a expliqués mieux que je ne l’aurais fait.
Ce n’était pas de la frustration. C’était un vertige plus étrange. Une question qui montait doucement.
Si ma valeur repose sur ma capacité à penser, et qu’un outil pense mieux que moi sur certains axes… qu’est-ce qui reste ?
La réaction est finalement très prévisible dans son refus catégorique : « C’est juste de la statistique. » « Ça ne comprend pas vraiment. »
Peut-être. Le débat philosophique est ouvert et légitime.
Mais je remarque que cette réponse arrive avec une intensité émotionnelle qui dépasse le débat technique.
C’est la même que celle des contemporains de Copernic qui expliquaient pourquoi le Soleil tournait forcément autour de la Terre.
Ils n’avaient pas forcément tort sur tout. Mais ils avaient surtout très peur.
Ce que j’essaie de faire depuis ce vertige : retourner la question plutôt que de la fuir.
Si l’IA prend en charge une partie de mes tâches cognitives, qu’est-ce que ça libère ? Quelle pensée plus incarnée, quelle présence plus humaine devient possible ?
Les trois premières blessures narcissiques ont produit, au final, plus de sagesse que de destruction.
Damasio continue d’écrire. Et probablement mieux qu’avant.
PS : l’émission en question : https://www.france.tv/france-5/c-ce-soir/saison-6/8154432-emission-du-jeudi-19-fevrier-2026.html
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Écrit par
Jean David Olekhnovitch
Oldschool developer, Auvergnat & European & Québécois d'adoption. At the crossroad between tech, people and culture. Living on a small Island in Québec