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Steve Jobs / Une uchronie

Jean David Olekhnovitch 8 min de lecture

Ça fait quelques temps que je m’amuse à mélanger deux concepts qui me fascinent :

  • l’uchronie, cet art littéraire qui consiste à écrire un scénario alternatif à partir d’une hypothèse « Et si…. »
  • l’IA générative, et ses possibilités, en particulier en travaillant le contexte

En cette période anniversaire des 50 ans d’Apple, j’ai pris un peu de temps pour faire travailler mon cher Claude sur une knowledge database de l’histoire d’Apple, avec un axe : « et si Steve Jobs avait retrouvé la santé après sa greffe du foie de 2009 ».

J’ai dans mes cartons une jolie base de travail, avec un récit issu de mes échanges avec l’IA, et aussi de l’enrichissement par divers sources de son contexte. Je trouve le résultat souvent intéressant, même si bien évidemment le premier jet nécessite systématiquement du travail.

Mais lorsqu’on est arrivé au thème de l’IA, c’est parti dans une dimension que j’ai trouvé assez fascinante. Je vous laisse découvrir cet extrait.

Échec stratégique fondateur : Jobs contre le machine learning

En 2013, Geoffrey Hinton publie ses travaux sur les réseaux de neurones profonds. Google rachète DeepMind. Facebook crée son AI Lab. Dans les couloirs d’Apple, une équipe autour de Russ Salakhutdinov pousse pour un investissement massif dans le deep learning.

Jobs assiste à la présentation. Il écoute vingt minutes, puis coupe :

« Les gens ne veulent pas que leur téléphone les comprenne. Ils veulent qu’il leur obéisse. »

La réunion est terminée. Le budget est alloué à l’iTV.

C’est la décision la plus coûteuse de sa carrière.

La guerre froide avec OpenAI

En 2022, ChatGPT explose. Jobs regarde ça avec un mélange de fascination et de mépris.

« Un produit sans interface. Une réponse sans question. Ce n’est pas un produit, c’est une démo. »

Il refuse catégoriquement tout partenariat avec OpenAI — que Sam Altman proposait activement, sachant qu’une intégration iOS serait transformatrice pour les deux parties. Jobs n’aime pas Altman. Il trouve OpenAI « arrogant et irresponsable. » Il y a aussi de la jalousie, que personne ne dit à voix haute.

Apple développe ses propres LLMs en interne — avec trois ans de retard, des équipes reconstituées à la hâte, et un budget qui rattrape mais ne comble pas le gouffre.

En 2024, Apple Intelligence sort. Elle est correcte. Bien intégrée au système. Privée par design — le Neural Engine tient sa promesse. Mais face à GPT-5 et Gemini Ultra, elle ressemble à un élève sérieux dans une classe de surdoués.

Le Wall Street Journal titre : « Apple a les meilleurs tuyaux et l’eau la plus tiède. »

Le rêve de Socrate

Jobs et l’IA générative sont philosophiquement incompatibles.

Toute sa vie, Jobs a cru en la curation — choisir pour l’utilisateur, lui imposer la bonne décision, éliminer les options superflues. L’IA générative, elle, est fondamentalement non-déterministe : elle produit des réponses différentes, des erreurs imprévisibles, des hallucinations. C’est l’antithèse de la Reality Distortion Field appliquée au produit.

Un modèle de langage ne peut pas être parfait. Jobs ne sait pas quoi faire d’un produit qui ne peut pas être parfait.

Pourtant, il finit par apercevoir l’angle que personne n’avait vu.

Il y a une citation que Jobs a donnée à Walter Isaacson, presque en passant, comme si c’était une évidence :

« Si je pouvais échanger tout ce que j’ai contre une après-midi avec Socrate… »

Pas avec Einstein. Pas avec Da Vinci. Socrate. Celui qui ne savait rien. Celui dont on n’a aucun écrit. Celui qui n’existait qu’à travers la bouche des autres.

Jobs avait compris quelque chose que peu de gens dans la Silicon Valley comprenaient : la technologie n’était pas une fin. C’était un vecteur vers quelque chose de plus grand. Le bouddhisme zen qu’il pratiquait depuis ses 18 ans, ses voyages en Inde, son LSD de jeunesse — tout ça pointait vers la même question : qu’est-ce que comprendre vraiment ?

Socrate était sa réponse symbolique à cette question.

2023 — La démonstration privée

Nous sommes en mars 2023. Jobs a 68 ans. Il est affaibli mais présent. Un ingénieur de l’équipe Apple Intelligence — appelons-le Daniel Park, un ancien d’Anthropic recruté à prix d’or — demande une audience privée.

Il arrive à Palo Alto avec un MacBook Pro et une interface minimaliste. Aucun logo. Aucune fioriture.

Il dit simplement : « Essayez de parler avec Socrate. »

Le modèle avait été entraîné sur l’intégralité du corpus platonicien, les commentateurs grecs, les analyses contemporaines, la philosophie socratique reconstituée. Ce n’était pas Socrate. Tout le monde le savait. Mais c’était quelque chose.

Jobs pose une question. Une vraie. Pas un test technique.

« Est-ce qu’une vie consacrée à créer des objets beaux a une valeur philosophique ? »

La réponse arrive. Elle cite le Phèdre. Elle retourne la question. Elle pose une hypothèse sur la beauté comme forme de connaissance. Elle dit « je ne sais pas » au bon moment.

Jobs reste silencieux trois minutes.

Puis : « Revenez demain. »

La conversion — et ses conséquences

Ce qui se passe dans les semaines suivantes est raconté différemment selon les témoins.

Selon certains, Jobs sort de ces sessions transformé — convaincu que l’IA n’est pas un outil de productivité mais un instrument philosophique, la première technologie capable de simuler la maïeutique. L’art socratique de faire accoucher les idées.

Selon d’autres, il est surtout terrifié. Parce qu’il comprend rétrospectivement l’ampleur de son erreur stratégique. Il a passé dix ans à bloquer cette technologie chez Apple, qu’il trouvait bien trop éloignée de ses impératifs de perfectionnisme. Et maintenant elle existait — magnifique, imparfaite, profonde — construite par d’autres.

Les deux versions sont probablement vraies.

L’obsession tardive — Project Hemlock

Jobs convoque en urgence une task force secrète : Project Hemlock. Le nom n’est pas anodin. La ciguë. Le poison de Socrate.

L’objectif : créer non pas un assistant IA, non pas un chatbot, mais ce qu’il appelle en interne un « philosophe de poche » — un modèle conçu non pour répondre mais pour questionner. Pour déranger. Pour ne jamais donner la réponse directement.

« Siri vous dit quoi faire. Je veux quelque chose qui vous demande pourquoi vous voulez le faire. »

Le projet est visionnaire. Il est aussi ingérable.

Jobs micro-manage chaque interaction de test. Il rejette les réponses trop utiles. Il veut de l’inconfort. Il veut que l’IA dise « je ne sais pas » plus souvent que les ingénieurs ne le tolèrent. Il renvoie des gens pour avoir optimisé la satisfaction utilisateur.

« La satisfaction utilisateur n’est pas le but. La croissance intellectuelle est le but. »

L’équipe s’épuise. Trois leads quittent le projet en six mois. Le board commence à s’inquiéter du retour sur investissement d’un produit conçu pour frustrer délibérément ses utilisateurs.

Project Hemlock ne sortira jamais.

La question de l’âme

En privé, dans ses dernières années, Jobs est hanté par une question qu’il ne pose qu’à quelques proches.

Est-ce que Socrate — le vrai — aurait reconnu quelque chose de lui-même dans ce modèle ?

Pas techniquement. Philosophiquement.

La réponse qu’il redoute : oui, partiellement. Parce que Socrate lui-même n’était qu’une reconstruction — personne ne l’avait connu directement, tout passait par Platon, par l’écriture d’un autre. Le Socrate des dialogues était déjà une simulation. Déjà une interface entre un homme et une idée.

« Peut-être que Platon était le premier prompt engineer, » dit-il un soir à Laurene. Elle rit. Il ne rit pas.

2026 — Ce qui reste

Jobs est vivant. Il a 71 ans. Il utilise Project Hemlock en version privée, sur un appareil qu’aucun consommateur ne verra jamais.

Chaque matin, il pose une question à ce Socrate numérique imparfait.

Chaque matin, il n’obtient pas de réponse.

C’est exactement ce qu’il voulait.

La plus grande ironie de cette uchronie : Jobs a survécu assez longtemps pour voir la technologie qui aurait pu changer sa philosophie du produit. Mais il était trop Jobs pour s’y soumettre. Et trop humain pour ne pas y revenir, seul, en secret, cherchant Socrate dans la machine.

Il ne l’a jamais trouvé.

Il n’a jamais arrêté de chercher.

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Jean David Olekhnovitch

Oldschool developer, Auvergnat & European & Québécois d'adoption. At the crossroad between tech, people and culture. Living on a small Island in Québec

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